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Témoignage sur l’accessibilité des films français au cinéma

Aujourd’hui, qu’en est-il de l’accessibilité des films français au cinéma pour les personnes sourdes et malentendantes ? Quelles sont les solutions les plus adaptées ?


Tout d’abord, il faut savoir qu’il est impossible de lire sur les lèvres des personnages d’un film pour les raisons suivantes :

  • Les personnages parlent trop vite, ce qui ne laisse pas le temps à la personne sourde de lire sur leurs lèvres.
  • Si un personnage est de dos à l’écran, ses lèvres ne sont plus visibles, et donc pas lisibles.
  • Le personnage est hors champ : comment pouvoir lire sur ses lèvres si on ne le voit pas ?
  • Les personnages parlent parfois en même temps, rendant la lecture labiale impossible à moins de posséder une paire d’yeux supplémentaire par personnage s’exprimant simultanément.

Peut-on compter sur les appareils auditifs ou les implants cochléaires pour pallier l’impossibilité de la lecture labiale ? Certaines personnes bénéficient de ces aides techniques, mais elles sont insuffisantes pour assurer une compréhension basée uniquement sur l’audition, sans compter la fatigue générée par les efforts de perception.
Les personnes sourdes ou malentendantes ayant un appareil auditif ou un implant cochléaire, sont en mesure d’entendre certaines informations, mais pas toujours de les comprendre.
Et il ne faut pas oublier qu’il y a des personnes sourdes ou malentendantes qui ne portent pas d’appareils auditifs, la seule manière pour elles de comprendre les dialogues du film sera par la voie visuelle.

Quelle est donc la solution la plus adaptée pour tous ? Le sous-titrage.

Il faut dire que très peu de films français au cinéma sont sous-titrés pour les personnes sourdes et malentendantes. Selon le CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée), par an, en moyenne, sur les 240 films sortant en salles, seuls 4 sont sous-titrés, ce qui a pour conséquence de priver les personnes sourdes et malentendantes de la culture française dont bénéficient naturellement leurs pairs entendants.

Je me souviens de mon tout mon premier film français vu au cinéma ; il s’agissait de « Un long dimanche de fiançailles » avec Audrey Tautou au cinéma L’Arlequin. J’ai pu partager ce moment avec ma mère et ce fut un pur bonheur.

Ensuite, il y a eu le phénomène des « Ch’tis » dont tout le monde parlait autour de moi. Mes amis entendants et ma famille donnaient leurs avis et moi, je ne pouvais pas exprimer le mien pour la simple raison que je n’ai pas pu voir ce film puisqu’il n’était pas sous-titré. J’ai eu ce sentiment d’exclusion de ne pas pouvoir échanger avec mon entourage à cause du manque de sous-titrage. Ma frustration a été partagée par tous mes amis sourds.
Puis, quatre mois plus tard, un petit cinéma de Paris, Le Champo, a programmé une séance du film « Bienvenue chez les Ch’tis » en version française sous-titrée. L’information s’est diffusée très rapidement dans la communauté sourde. Alors que la salle ne pouvait contenir que 150 spectateurs, plus de 300 personnes se sont présentées pour assister à la séance... Cela montre qu’il y a donc une réelle demande de la part des personnes sourdes et malentendantes pour des films français. Le Champo a évidemment reprogrammé d’autres séances étant donné le succès rencontré. Enfin, nous avons pu comprendre la teneur de ce phénomène Ch’tis dont tout notre entourage entendant parlait, mais le temps que ces séances accessibles soient mises en place, plus personne n’en discutait autour de nous. Certes, nous avons eu l’information, mais très en retard par rapport aux entendants.

Etant donné que très peu de films français sont programmés en version française sous-titrée au cinéma, nous avons pris l’habitude d’attendre, attendre encore et attendre toujours, jusqu’à ce que ces films sortent en DVD. Et parfois notre attente n’est pas récompensée, puisqu’on découvre que les DVD commercialisés ne comportent aucun sous-titre ! On doit alors de nouveau attendre jusqu’à ce que ces films passent à la télévision et là, on peut enfin les découvrir ! Toute cette attente est une aberration, puisqu’au final, le film sera diffusé sous-titré à la télévision, pourquoi ne pas le faire dès sa sortie en salle et/ou en DVD ? Cela supprimerait une attente et une frustration inutiles.

Heureusement qu’avec le Plan Handicap Auditif, dès 2012, les films français sortant en DVD auront obligation d’être sous-titrés pour les personnes sourdes et malentendantes. Mais qu’en est-il pour les films plus anciens ? Les films classiques et ceux de réalisateurs connus comme Godard ? Personnellement, je ne les ai jamais vus alors que mon entourage affirme que ce sont LES classiques français, qu’ils font partie intégrante de la culture française !!! Pour l’instant, ne sont concernés par le Plan Handicap Auditif que les DVD à venir, mais j’espère que les DVD de films plus anciens le seront aussi. Mais d’ici là, il faut (encore !) attendre…

J’aimerais exprimer mon mécontentement (partagé par toutes les personnes sourdes et malentendantes) quand je vois des passages français ne pas être sous-titrés dans un film américain en version originale sous-titrée française. C'est le cas de films tels que « Largo Winch », « Inglorious Basterds » et « Au-delà ».
J’ai pris l’habitude d’aller régulièrement au cinéma mais pour ne voir que des films étrangers en VO puisque ceux-là, au moins, me sont accessibles. Mais quand je découvre un passage en français non sous-titré, le fait de ne pas comprendre ce qui est dit m’énerve car il y a fort à parier que ces scènes en français contiennent des informations importantes pour saisir l’intrigue du film. A juste titre, je m’interroge sur le contenu de ces dialogues. Que faire ? Demander à mon voisin de m’expliquer ce qui est dit ? Ceci est difficilement envisageable, sachant que cela le dérangerait, ainsi que les autres spectateurs. De plus, une salle de cinéma étant obscure par définition, il me serait impossible de lire sur ses lèvres pour comprendre ses explications. Cette semi-accessibilité entraîne une grande frustration chez les spectateurs sourds et malentendants.
Je me pose la question suivante : puisqu’un film étranger est déjà sous-titré dans sa quasi-intégralité, pourquoi ne pas aussi penser à sous-titrer les passages en français, sachant que cela ne représenterait que peu de travail supplémentaire et permettrait aux spectateurs sourds et malentendants de pouvoir comprendre la totalité du film ? Une fois encore, nous sommes les « oubliés » de la société française.
Si on raisonne de la place des producteurs, on pourrait se dire que le sous-titrage d’un film étranger ne sert qu’à un public ne comprenant pas la langue dans laquelle est tournée le film ou bien qu’il permet d’entendre les voix originales des comédiens. Quand un passage est en français, il devient alors inutile de le sous-titrer puisque le public ciblé est francophone… Cette logique est imparable, sauf que parmi le public francophone, il y a des personnes sourdes et malentendantes, qui comprennent le français, mais ne l’entendent pas, et donc ne peuvent pas comprendre les passages en français… Mais cette considération ne vient sans doute pas à l’esprit des producteurs, qu’il conviendrait de pouvoir sensibiliser en ce sens…

En France, il y a de 4 à 6 millions de personnes sourdes et malentendantes, ce qui représente environ 10% de la population française. Nous serions donc nombreux à apprécier de regarder des films français.
Imaginons un film français rencontrant un vif succès, soit 5 millions de spectateurs au box office. Si ce film était sous-titré, cela permettrait potentiellement à 1 million de spectateurs supplémentaires de pouvoir se rendre en salle pour voir ce film, ce qui n’est pas négligeable financièrement…
Le sous-titrage peut également servir à d’autres types de population que les sourds et malentendants : par exemple, les personnes vieillissantes et commençant à perdre leur audition pourraient apprécier le confort des sous-titres, pour bien suivre les films, aussi, cela peut grandement aider des personnes étrangères qui souhaitent progresser en français. Les personnes sourdes et malentendantes ne seraient pas les seules gagnantes si un tel sous-titrage était systématique, puisqu’il profiterait également à des personnes entendantes et que les producteurs et les distributeurs pourraient en tirer un bénéfice financier certain.

Il s’agit d’un problème de volonté ou plutôt de manque de volonté. En effet, tout le monde s’accorde pour dire que produire des sous-titres coûte trop cher, alors que pour un film à gros budget, cela ne reviendrait qu’à un coût de 1500 à 4000 € selon les sources ici, ici et ici. Cette somme ne représente qu'une quantité négligeable sur le budget total d'un film. Et quand bien même on continuerait à clamer que cela coûte cher, cette mise en accessibilité permettrait de générer des recettes supplémentaires grâce aux spectateurs sourds et malentendants.
Il y a également nécessité de sensibiliser les producteurs et les distributeurs qui ne connaissent pas le monde de la surdité. Il conviendrait de les approcher davantage et de les convaincre de ne pas oublier de sous-titrer leurs films pour les rendre accessibles aux personnes sourdes et malentendantes.

En ce moment, le film « Rien à Déclarer » de Dany Boon compte plus de 6 millions de spectateurs au box-office. J’ai appris il y a quelques jours que ce film est accessible aux personnes aveugles et malvoyantes via l’audio-description mais n’est pas du tout sous-titré pour les personnes sourdes et malentendantes. Comment cela se fait-il ? Tout simplement parce que l’AVH (Association Valentin Haüy) a financé et réalisé l’audio-description. Est-ce vraiment de la responsabilité des associations d’assurer l’accessibilité de films ?

J’espère qu’à l’avenir, avec le Plan Handicap Auditif, de plus en plus de films français sortiront au cinéma en version française sous-titrée. Dans un premier temps, il est prévu une cadence de deux films par mois d’ici 2012 afin de permettre au système de se roder, pour tendrer vers le sous-titrage de tous les films à partir de 2012.

En attendant, je vous invite à découvrir le court-métrage réalisé par Ivan Verbizh pour la semaine du sous-titrage organisée par l’AFIDEO et l’UNISDA en novembre 2009. Ce film présente de manière claire l’état de frustration dans lequel se trouvent les personnes sourdes et malentendantes face au manque de sous-titrage pour les films français.

Rédigé par Emmanuelle ABOAF
Relecture par Sandrine SCHWARTZ

Publié le 3 mars 2011